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9 septembre, Dej : bilan mitigé

Ce voyage, qui se termine aujourd’hui par un dernier passage à Dej, avait pour objectifs de recueillir de nouveaux éléments sur ma famille Baruch, sur Etus Sterberger et les siens et, surtout, sur ses enfants, mes demi-frères Hermann et Marcel.

Les deux premiers objectifs ont été, quoique très partiellement, atteints ; le troisième n’a rien donné d’autre que de nouvelles interrogations. Pour le moment sans perspectives de réponses.

Mes grands-parents Josef et Sara Baruch avaient, je le sais désormais avec certitude, cinq enfants. Durant ce voyage antéchronologique, j’ai découvert le dernier d’entre eux, Jenö, en réalité le premier de la fratrie. J’ai également découvert son épouse, Frida (Batia) et ses trois enfants, Henrik, Eva et Edit, tous déportés, comme les autres. Compte tenu de facteurs divers dont, notamment, la date du mariage de mes grands-parents et les lieux de naissance de leurs enfants, il est hautement improbable qu’un sixième sorte un jour du chapeau. J’ai enfin retrouvé dans la synagogue de Sighisoara trace de la famille Baruch ; et dans le cimetière juif de la même ville, les tombes de mes arrières grands-parents, Mozes et Rosa Baruch. Mon père, qui avait quitté ce monde en concédant à peine avoir eu des parents, est ainsi restitué dans son univers familial : le fils d’un père et d’une mère, le frère de quatre autres enfants. Même s’il paraît banal, ce secret enfin mis au jour n’est pas mineur.

La récolte est moins riche en ce qui concerne la famille Sternberger, même si les résultats ne sont pas à mépriser. J’ai ainsi enfin localisé le village des Sternberger, Ercea, près de Targu Mures. C’est là que le père d’Etus, Hermann Sternberger est mort en 1907. Selon une pratique courante dans de nombreuses familles, l’un des fils d’Etus, le premier, porte d’ailleurs le même prénom que son grand-père.

Ercea est également le lieu de naissance d’Etus. C’est ce lieu qui est indiqué sur divers papiers officiels émanant d’autorités administratives, lors de son séjour en Belgique, dans les années vingt et trente. Ercea est notamment mentionné sur l’acte de naissance de ses enfants comme sur le registre des étrangers de la police anversoise. L’acte de naissance d’Etus Sternberger découvert dans les archives de Targu Mures confirme partiellement ces renseignements. Cette pièce comporte deux bizarreries : la date de naissance qui y est inscrite (28 mai 1899) est différente, à dix jours près, de celle mentionnée sur les documents d’origine belge (18 mai 1899) ; l’acte de naissance roumain porte le nom de Mari Sternberger et non celui d’Etus Sternberger.  Comment le 18 mai est-il devenu le 28 mai ? Comment le prénom Etus a-t-il remplacé celui de Mari ? Simples erreurs administratives, comme il était courant d’en voir dans la gestion des émigrés ? Changement délibéré de prénom, entériné ensuite par la bureaucratie ? Substitution de papiers, voire de personnes ? Ces questions sans réponses ne permettent pas, pour le moment, d’avoir une conviction définitive, même s’il est hautement probable que j’ai bien mis la main sur l’acte de naissance d’Etus Sternberger.

Je n’ai, en revanche, fait aucun progrès en ce qui concerne mes demi-frères. Je connais précisément leur date de naissance et, avec une haute probabilité, celle de leur mort. Entre les deux, je ne possède rien. Je suppute qu’en compagnie de leur mère qui se séparait de mon père, ils ont quitté la Belgique entre 1935 et 1938 et sont revenus en Roumanie, à Dej, où la guerre les a pris et la déportation emportés.

Ce 9 septembre je reviens donc dans la ville pour tenter de recueillir quelques éléments. Quelles écoles fréquentaient les enfants ? Un historien local, Ferenc Kiss, m’affirme que les archives scolaires d’avant-guerre sont désormais regroupées au lycée Andre Muresanu, le principal établissement de la ville. Je m’y rends, mais malgré la bienveillance active des deux secrétaires du directeur je ne trouve rien : les enfants ne figurent sur aucun des registres des années trente. Les archives de la décennie suivante manquent, disparues dans les désordres de la fin de la guerre, lorsque les troupes et l’administration hongroises, en fuite devant l’avance de l’armée soviétique, ont évacué la Transylvanie du Nord qu’elles occupaient depuis 1940.

Marius Birnbaum, l’un des rares membres d’une communauté juive squelettique, ne parvient pas non plus à m’aider. J’interroge les trois vieux rescapés juifs revenus d’Auschwitz dont il me donne les noms. Aucun n’a entendu parler de la famille Sternberger et, à fortiori, de Hermann et de Marcel.

Peut-être fais-je fausse route ? Etus et ses enfants ont certes été déportés à partir de Dej – une liste en ma possession le dit – mais rien n’assure qu’ils sont arrivés dans cette ville lorsqu’ils ont quitté la Belgique quelques années auparavant. Bref, je n’en sais pas plus aujourd’hui que je n’en savais trois semaines plus tôt. Pire, je ne sais même pas comment saisir le fil qui me permettrait de reprendre mon exploration.

Je vais laisser mûrir. Peut-être, un jour, me viendra-t-il une idée. Dans quelques semaines j’irai voir à Anvers ce que peuvent révéler les fichiers de la police des étrangers. Ce sera pour ce blog que je suspends aujourd’hui une nouvelle saison.

8 septembre, Tirgu Mures : Susana

Si j’osais la paraphrase, je dirais qu’entre Susana et moi, ce fut du sérieux !

Susana Russ –son nom complet – , je l’ai d’abord rencontrée par téléphone. N’allez surtout pas, cher lecteur, imaginer une conversation équivoque, menée par l’intermédiaire d’un de ces sites coquins si nombreux aujourd’hui. Non, comme je l’ai écrit plus haut, ce fut du sérieux. Une confrontation sérieuse .

J’étais à la recherche d’Etus, née, je le savais désormais, dans le village d’Ercea, non loin de Targu Mures. Mais les Archives nationales de cette dernière ville où, normalement, aurait du se trouver son acte de naissance, n’avaient rien sur le village. Peter Moldovan, l’archiviste, m’a renvoyé au bureau de l’état-civil, à la mairie. C’est là que, pour la première fois, j’ai croisé la route d’Anamaria Onac, la secrétaire générale de la mairie de Targu Mures.

Anamaria Onac a de l’énergie à revendre et, coup de chance, elle voulait m’aider. Elle m’a emmené dans son bureau, m’a fait asseoir et a dit : « Je m’en occupe ». Anamaria est une magicienne du téléphone, une prestidigitatrice qui jongle avec un nombre illimité de combinés. Tel Napoléon qui menait de front une bataille, une galanterie et une réforme, Anamaria est capable de tenir trois conversations téléphoniques à la fois. C’est un minimum. Ce jour là elle s’est surpassée. Je ne sais pas qui elle a appelé, mais au bout de vingt minutes elle m’a dit : « Nous allons dans le bâtiment d’à côté, aux archives du comté (circonscription administrative équivalente au département français). Ils ont la copie de l’acte que vous recherchez ».

Précédé d’Anamaria, j’ai traversé au pas de course des couloirs, descendu et remonté des escaliers, poussés des portes surveillées par des gardiens. Mais aux archives du comté, bernique. Anamaria s’est saisie à nouveau de son objet préféré. Dix minutes plus tard, elle savait que les archives de l’état-civil d’Ercea étaient conservées à la mairie de Faragau, gros bourg accroché à petite distance de la ville de Reghin. Il était temps pour Susana Russ d’entrer en scène.

Cette dernière est la secrétaire de mairie de Faragau. C’est son titre officiel, tel qu’elle ne manque jamais de le mentionner sur les documents qu’elle délivre, à côté d’une signature de ministre et d’un beau tampon rouge qui l’officialise. Dans son bureau protégé d’une porte de bois doublée de solides barreaux identiques à ceux d’une prison, elle veille sur son trésor :  l’armoire de fer qui contient les registres dont elle a la charge. Au téléphone, Anamaria a réussit à lui faire ouvrir celui de l’année 1899 et lui a demandé de retrouver le nom d’Etus Sternberger. Il y était, bien classé à la date attendue. Pour la première fois depuis cette longue quête, j’avais une trace officielle de la mère de mes deux frères. J’ai cherché à en savoir plus : qui était son père, où habitait la famille avant guerre, quelle était l’identité de la mère, son lieu de naissance. Au téléphone, Anamaria serrait Susana de près. Celle-ci a lâché quelques bribes d’ information supplémentaires, mais, a-t-elle précisé, pas question de donner copie du document, ni de le montrer. « Qu’il passe, a-t-elle dit, on verra ».

Deux jours plus tard, j’étais à Faragau où Susana m’attendait de pied ferme. Entretemps, Anamaria, dont le père est lui-même maire d’une ville voisine, avait mobilisé quelques notables de son bord pour qu’ils interviennent à mon avantage. Tel un roc, Susana s’est montrée inflexible. La seule chose qu’elle consentait à donner était un extrait de naissance succinct, satisfaisant pour une démarche administrative ordinaire, mais insuffisante pour la reconstruction d’une vie. J’ai tout essayé, y compris le coup vicieux de lui montrer la photo d’Etus et de ses deux enfants en lui assurant – méprisable mensonge – qu’elle avait été prise juste avant leur déportation. Susana a chancelé une seconde, mais s’est rapidement reprise. « Données personnelles, répétait-elle avec la régularité d’un métronome, c’est confidentiel ». Puis-je voir au moins le document, ai-je encore demandé dans l’espoir de grappiller une ou deux informations supplémentaires ? « Impossible, données personnelles » !

Traduction succincte de l’acte de naissance de Mari (Etus) Sternberger tel que concédé par Susana Russ. (photo S. Valtat)

J’étais battu. Anamaria a fait à nouveau le siège de son père. Deux jours plus tard, elle m’annonçait que Susana, finalement, consentait à me montrer le document. Il fallait retourner à Faragau. Quand j’y arrivai, Susana n’était pas au rendez-vous ! « Elle a été appelée à une réunion pour préparer le recensement », m’expliqua une secrétaire. Subtile et retorse Susana. Quarante ans de mairie lui en avaient enseigné toutes les ficelles. Elle était une vraie pro, et moi je n’étais qu’un novice ! La partie ne pouvait être qu’inégale.

Absente au rendez-vous qu’elle m’a fixé, Susana Russ a fermé à clef la porte de son bureau… (photo S. Valtat)

J’ai quand même fini par voir le document. Grâce à Anamaria, encore, qui a pu organiser son dévoilement solennel aux archives du comté où, entretemps, il avait été retrouvé.

Ce 8 septembre, à 8 heures du matin, je pénètre donc dans le bureau de Karol Domby, chef du service de l’état-civil du comté de Mures. A sa gauche est assise sa secrétaire ; Anamaria et le chef du service de l’état-civil de la mairie ont pris place derrière. Les mines sont graves, comme si l’on s’apprêtait à ouvrir un testament. Karol Domby commence par rappeler les conditions de la rencontre, telles qu’elles ont été négociées avec les nombreuses –et mystérieuses- instances qui ont eu à connaître du dossier : le document va m’être montré, j’aurai le droit de prendre des notes mais pas de photo. Enfin, je ne recevrai pas de photocopie. Si, néanmoins, j’en désire une, je devrai m’adresser à l’ambassade roumaine en France qui transmettra ma demande par les voies usuelles.

J’accepte les conditions posées et Karol Domby se fait apporter le registre des naissances de 1899. L’acte concernant Etus Sternberger s’y trouve avec, cependant, deux petits mystères qu’il me faudra résoudre : la date de naissance qui figure sur l’acte est différente, à dix jours près, de celle que j’ai eue par d’autres voies ; le prénom enregistré du nouveau né n’est pas Etus mais Marie, prénom inusité dans les familles juives.

A ces détails près, Etus (Marie) Sternberger est née à 8 heures du soir, le 28 mai 1899, à Ercea (à l’époque Nagy Erese) ; son père, Herman, épicier du village, avait alors 50 ans et sa mère, née Ilona Kohn, en avait 35. Dans la foulée, j’ai le droit de jeter un œil sur l’acte de décès du père qui figure dans un registre voisin : Herman Sternberger est mort d’une « affection pulmonaire » à Ercea, le 10 avril 1907, à 8 heures du matin. Etus Sternberger, sa fille, allait avoir 8 ans. Un certain Mozes Rosenfeld est venu déclarer le décès.

7 septembre, Petelea, Voivodeni : cimetière en ville, cimetières aux champs

Je ne suis parvenu à Petelea que par accident, parce que je passais devant le panneau qui indiquait la distance m’en séparant. A sa lecture, j’ai cru me souvenir que les villageois d’Ercea disaient qu’ici étaient enterrés « leurs » Juifs. J’ai aussitôt fait demi-tour.

Petelea paraissait désert, ses maisons alignées de part et d’autre d’une large route bordée d’arbres. Seule l’épicerie à laquelle l’on accédait en montant quelques marches semblait vivante. J’ai jargonné quelques mots de roumain censés expliquer que j’étais à la recherche du cimetière juif. L’épicier s’est montré surpris, comme si c’était la première fois qu’on lui faisait une telle demande. Puis il m’a invité à l’accompagner. Nous sommes sortis de l’épicerie dont il a laissé la porte ouverte et avons traversé la route, jusqu’à une maison située à quelques dizaines de mètres de là. « C’est le directeur de l’école, il saura », a dit l’épicier.

Andreas Schertzer, le directeur de l’école, savait. Coup de chance supplémentaire, il était issu d’une famille saxonne et parlait encore la langue de son enfance, l’allemand, ce qui a singulièrement facilité nos échanges. Il m’a ensuite dit que, oui, Petelea abritait un cimetière juif qui ne contenait que…deux tombes. Le temps de s’habiller –je l’avais sorti de sa sieste- et il nous menait chez Simion et Niorica Puscas.

Andreas Schertzer, directeur de l’école de Petelea. (photo S. Valtat)

 

Niorica et Simion Puscas. Le fond de leur jardin abrite le « cimetière » de Petelea. (photo S. Valtat)

Sous le socialisme, Simion et Niorica étaient ouvriers dans les usines des environs. Aujourd’hui retraités, ils élèvent derrière leur modeste maison quelques poules, cultivent tomates et concombres, prennent soin d’un petit verger au fond duquel niche le cimetière. Mais avant d’y parvenir la courtoisie commandait de s’asseoir dans la cuisine, de goûter les concombres marinés à l’aneth, de humer le lard gras fumé puis d’en avaler d’épaisses tranches étalées sur du pain. Le tout arrosé d’une palinca maison à peine retirée de dessous l’alambic. 70° minimum. Une bombe liquide stockée dans d’innocentes bouteilles de plastique bleu vidées de leur eau minérale !

Ainsi lesté j’ai pu visiter le « cimetière ». De mémoire de villageois, personne ne se souvient de l’âge de ces pierres tombales recouvertes de caractères hébraïques, vestiges vraisemblables d’un ancien cimetière, ni de l’origine des morts qui gisent en-dessous. Lorsque le père de Simion s’est  installé dans la maison, elles étaient déjà là, comme aujourd’hui légèrement penchées sous l’effet du temps. Son fils n’y a pas touché ; il a même refusé l’offre de celui qui voulait les acheter pour en faire des matériaux de construction.

Une des deux pierres tombales dans le verger de Niorica et Simion Puscas. (photo S. Valtat)

J’ai repris du lard et de la palinca puis suis reparti vers Ercea pour tenter de me faire préciser tout cela. Aurelia Milasan, « l’italienne » d’Ercea, m’est, encore une fois, venue en aide. Elle a interrogé son père et deux voisines qui se sont souvenus qu’il existait dans un village proche un autre cimetière juif. Autrefois appelé Sintioana, le village se dénomme aujourd’hui Voivodeni, mais beaucoup l’appellent encore de son nom précédent, ce qui explique la difficulté à le repérer sur une carte.

Voivodeni s’étale au long d’un ruban de poussière jaune. Un paysan juché sur son tracteur à qui je demande l’emplacement du cimetière me renvoie à un voisin, quelques centaines de mètres plus loin. Le cimetière juif est sur ses terres, derrière sa ferme, caché entre deux champs de maïs et quelques arbres fruitiers. Des barbelés tendus entre des pieux de ciment et une porte de fer rouillé fermée à clef en interdisent le libre accès.

Entouré de barbelés, le cimetière de Voivodeni. (photo S. Valtat)

Le site est en mauvais état avec ses pierres tombales renversées, disparues ou éclatées par le gel et les années. Les Juifs de la région étaient en petit nombre et leurs descendants rescapés – les potentiels visiteurs – sont encore moins nombreux, ce qui ne favorise pas l’entretien. Je n’ai pas retrouvé sa tombe, mais c’est sans doute ici, à quelques kilomètres du village où il est mort, qu’est enterré le père d’Etus.

Le cimetière de Voivodeni. (photo S. Valtat)

J’ai en revanche retrouvé les tombes de mes arrières grands-parents, Mozes et Rosza Baruch, morts et enterrés à Sighisoara, dans un cimetière bien ordonné et clos, étalé en bordure de route. La Communauté juive de Targu Mures possédait le plan précis de ce cimetière ancien, ainsi que le registre où était rapporté l’emplacement de leur tombe. Dans la tornade meurtrière qui, en 1944, a emporté les Juifs hongrois et transylvains, ces documents sont parmi les rares qui ont échappé à la disparition.

Le plan du cimetière de Sighisoara et le registre des tombes. (photo S. Valtat)

7 septembre, Ercea : « Evrei, Evrei… »

(photo S. Valtat)

De tout temps Ercea est resté enfoui au croisement de deux modestes collines. Sur l’une se dresse la mairie qui fait également école ; sur l’autre, en bordure de forêt, s’étend le cimetière. Le village se résume à quelques dizaines de maisons précédées d’une cour ou d’une pelouse, adossées à un potager et clôturées d’une palissade de bois. La route défoncée qui traverse Ercea et sur laquelle l’on croise carrioles et chevaux, la tête décorée de deux pompons rouges, paraît n’être faite que de poussière.

Lorsque Etus Sternberger y est née, il y a aujourd’hui cent douze ans, le village ne devait pas être très différent de ce qu’il est aujourd’hui. A quelques antennes paraboliques près. Lorsque j’y débarque, quelques paysannes, la taille entourée de multiples jupons et la tête coiffée du traditionnel fichu, me regardent d’un regard appuyé. Nulle animosité ; elle ne sont que curieuse. « Evrei ? Evrei ? » (Juifs ?), leur dis-je. Non, il n’y en a pas, répondent-elles en prenant la peine de réfléchir. Pas ici.

Au coin de ce qui ressemble à une petite place, face à l’épicerie qui fait office de tout, poste comprise, une robuste paysanne assise sur un escabeau épluche les haricots qu’elle choisit dans le seau rouge émaillée posé sur ses genoux. « Evrei » ? Elle me sourit, me répond quelques chose en roumain puis, voyant que je ne comprends pas, pointe d’un mouvement de va et vient son index vers le sol, montre d’un geste circulaire sa maison et ses dépendances et répète : « Evrei, Evrei » : naguère, la maison était celle d’une famille juive.

Dans la cour de l’ancienne maison juive.

 

Elle appelle son mari qui sort du potager où il travaillait.  L’homme porte le petit chapeau habituel de la région et, malgré son âge, a les épaules robustes et les muscles saillants. Il marche lentement, marmonne quelques mots, entre dans la maison et en sort avec un cahier crasseux dans lequel sont pliés quelques documents à moitié déchirés qu’il me laisse feuilleter.

Dans le cahier où sont conservés les documents de propriété figure l’acte de vente de la maison.

L’un, que je me ferai traduire plus tard, est le contrat de vente de sa maison. Ecrit en un hongrois juridique et suranné, il indique que le 14 novembre 1909, la Banque d’épargne et de crédit sise à Reghin a vendu à Mozes Rosenfeld et à son épouse Esther, née Klein, la maison et le morceau de terrain où je me trouve aujourd’hui. L’acte a été signé en présence de Miklos et Lajos Klein, agissant comme témoins. L’autre document, qui porte le sceau de la République populaire de Roumanie, est écrit en roumain et date de 1946. Il indique que le propriétaire de la maison, Mozes Rosenfeld, a disparu avec les siens en déportation ; que ses biens sont devenus vacants et qu’en conséquence l’Etat les transfère à un nouveau propriétaire. C’est à ce dernier que mon interlocuteur a acheté la maison, à une date imprécise. « Il y a longtemps », dit-il.

La dernière page de l’acte de vente de la maison achetée par Mozes Rosenfeld.

Trois maisons plus loin, je fais la connaissance d’Aurelia Milasan, une roumaine d’Ercea mariée en Italie, qui passe ses vacances au village, chez ses parents. Son italien nous sauve. Bombardée interprète officielle, Aurelia nous mène de maison en maison, à la recherche des Juifs qui, autrefois, habitaient le village. Consciencieusement elle traduit des bribes de souvenirs, concédés avec difficulté par quelques vieillards : oui, Ercea a abrité des Juifs ; deux familles, peut-être trois, mais pas plus. Leur nom ? Les plus vieux ne les connaissent plus. « Ici, dit l’un d’eux, comme pour s’excuser, on ne s’appelle que par le prénom. Leur nom nous était inconnu. L’un s’appelait Metala, non, Metula, je ne sais plus… » Un autre se souvient également de Metala-Metula mais croit savoir qu’il était Souabe, pas Juif, issu de cette population allemande installée en Transylvanie au XVIIIème siècle sous l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche.

Aurelia Milasan notre « interprète » et son père. A l’arrière plan, sa mère.

Et Rosenfeld ? Ah, oui, il habitait la maison sur la place. C’était l’épicier du village. « Il était gentil, dit une vieille dame qui ne se souvient d’aucun autre Juif. Au moment de Pâque, il décorait son jardin et priait ». La vieille, qui a aujourd’hui quelque 85 ans, raconte également le jour où « des gens en uniforme » l’ont emmené, lui et sa famille. « Ils sont entrés dans la maison, dit-elle d’un ton courroucé, comme si elle revivait la scène. Ils ont tout pillé, tout cassé, puis sont repartis avec lui. Des choses pareilles, ça ne se fait  pas ! »

Auprès des doyens du village…

 

… la recherche des témoignages.

Le nom d’un Sternberger mort en 1907 ne dit rien à personne. Me voilà réduit à tisser des hypothèses en rapprochant l’acte de décès du père d’Etus de l’acte d’achat d’une maison de village. Leur point commun : Mozes Rosenfeld. C’est lui qui, le 10 avril 1907, a déclaré à l’état civil la mort de Herman Sternberger, l’épicier d’Ercea et, vraisemblablement, son seul voisin juif. C’est également lui qui, deux ans plus tard, a acheté une maison et est devenu le nouvel épicier. Entre ces deux évènements s’est glissée une banque. Est-ce cette même maison qu’elle a rachetée à la veuve Sternberger puis qu’elle a revendue à Mozes Rosenfeld ? Ou, plutôt que de la racheter, la banque l’a-t-elle saisie en exécution d’une hypothèque garante d’un prêt que la mort du chef de famille n’a pas permis de rembourser ?

Quoi qu’il en soit, la jeune Etus Sternberger, enfant âgée de 8 ans à la mort de son père, semble avoir alors quitté avec sa mère son village de naissance. S’est-elle installée à Dej où la famille Sternberger avait des attaches ?

5 septembre, Sighisoara : Kafka à Disneyland

Mes ancêtres Baruch vivaient à Disneyland. Plus précisément au pied de la colline sur laquelle les autorités religieuses, les artisans et les bourgeois saxons s’étaient installés à partir du XIVeme siècle. La ville s’appelait alors Schäßburg. Aujourd’hui elle se nomme Sighisoara, son nom roumain, et il n’y a quasiment plus de Saxons, exilés en Allemagne en vagues successives, au gré des aléas politiques qu’a connus la région depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Demeurent, cependant, d’élégantes églises aux toits richement décorés, de beaux bâtiments, un cimetière ombragé et romantique, un entrelacs  de ruelles pittoresques que bordent de coquettes maisons multicolores. Et, le soir, les jeux d’éclairage sont du plus bel effet. Accessoirement, Sighisoara se veut aussi — mais là, rien n’est moins sûr, la ville natale du comte Vlad Tepes dont s’inspira le romancier Bram Stoker pour créer son personnage de Dracula.

La citadelle de Sighisoara attire de nombreux touristes. (photo S. Valtat)

Dimanche 4 septembre, les majorettes se préparent à défiler. (photo G. Marion)

Un tel décor, représente un capital touristique sur lequel la municipalité veille avec jalousie. Concours de fanfares, défilés de majorettes, simulations de combats moyenâgeux avec épées, boucliers et cotte de maille, gentes dames et damoiseaux se promenant nonchalamment dans les rues, donnent à l’ensemble cette esthétique dont raffolent les studios Disney lorsqu’ils tournent Robin des Bois ou Cendrillon.Le succès est au rendez-vous : les touristes roumains affluent dans une ville où les prix des logements et des restaurants sont sans comparaison avec ceux pratiqués dans le reste du pays. Tout ce que l’industrie automobile allemande produit comme voitures haut de gamme – avec une préférence marquée pour les encombrantes crossover noires aux vitres fumées, est ici représenté, pilotées par des conducteurs visiblement trop jeunes pour avoir eu le temps d’amasser honnêtement leur fortune.

Aux siècles précédents les Juifs n’habitaient évidemment pas sur la colline. Ils étaient maintenus en bas, rassemblés autour d’une petite synagogue, dans un quartier situé à distance raisonnable de l’univers chrétien. Leur cimetière était à plusieurs kilomètres de là, à l’autre bout de la ville, sur une hauteur, bien à l’écart de toute maison.

Une rue de l’ancien quatier juif de Sighisoara. (photo S. Valtat)

Il n’y a aujourd’hui plus aucun  Juif à Sighisoara ; le dernier, un avocat nommé Erich Ilie-Raducan, est mort il y a deux ans. Mais la synagogue, où le dernier service s’est tenu en 1984, est toujours là, retapée grâce à la générosité d’un mécène de Washington. Les travaux qu’il a financés lui ont fait l’air pimpant qu’elle n’avait, vraisemblablement, jamais eu auparavant. Ses visiteurs -beaucoup d’Israéliens – sont des touristes à la recherche de leurs racines, descendants des Juifs de Sighisoara curieux de voir d’où ils proviennent.

La synagogue de Sighisoara remise à neuf. (photo S. Valtat)

Sighisoara constitue le berceau de la famille Baruch. Je n’ai jamais su depuis quand elle s’y était installée, mais dans ma mémoire confuse d’enfant, c’était « il y a longtemps ». Ce dimanche 4 septembre je suis donc devant la synagogue pour humer l’air du passé. Une voisine en garde les clefs. Elle en assure également l’entretien, renseigne les visiteurs et les incite à verser leur obole pour garder en bon état un bâtiment qui ne sert plus qu’à témoigner de la disparition d’un monde. A l’intérieur,  face à la porte, une pierre noire enchâssée dans un cadre de bois brun porte les noms, gravés à l’or fin, des notabilités de la communauté. Deux frères de mon grand père, mes grand-oncles Asher Zelig et Isaac Baruch, y figurent. Et moi le mécréant qui n’a jamais prié, j’en éprouve un discret sentiment de fierté.

La plaque en l’honneur des personalités de la Communauté juive dans la synagogue de Sighisoara. On peut y lire les noms de Zelig et d’Isaac Baruch. (photo S. Valtat)

La journée suivante sera moins glorieuse. Lorsque je me présente aux services de l’état-civil pour tenter d’en savoir plus en examinant les registres des naissances et des décès, l’employée de la mairie commence par me dire qu’elle ne possède rien d’antérieur à l’année 1895. Elle ignore où ces archives ont bien pu atterrir. En ce qui concerne les années postérieures, elle me demande de lui donner une date précise et elle ira elle-même consulter le document qui m’intéresse. C’est précisément là le problème. Pour lui donner une date précise, moi qui ne sait pas grand chose d’une famille dont il ne reste plus grand monde, il faut que je sache qui sont ceux que je cherche. J’espérais y parvenir en feuilletant moi-même les registres à la recherche de noms familiers et ainsi, de branche en branche, remonter le fil du temps et retrouver ces dates précises qu’on me demande aujourd’hui. Or il n’est pas question de manipuler moi-même le registre : « protection des données personnelles, me lance-t-elle d’un ton docte, la loi 677/2001 l’interdit ». La loi en question, comparable à la loi française Informatique et Libertés, ne semble concerner que le recueil et la transmission des données informatisées, mais elle n’en a cure. Ou ne le sait pas. Un fait demeure : je ne toucherai pas au précieux livre.

Après de vains essais de négociations, je lui donne de guerre lasse la date de naissance de mon oncle Jenö, retrouvé quelques jours auparavant dans les archives de Dej. Elle a tôt fait de retrouver son acte de naissance. Puis-je le voir ? Non ! A cause, encore, de la loi sur la « protection des données personnelles ». Puis-je alors en avoir une copie ? Toujours non. « Mais il est né en 1903 et mort à Auschwitz en 1944 ! » Cela ne change rien au problème : « protection des données personnelles ». Elle seule est habilitée à regarder dans les registres.

Bientôt inquiète de mon insistance, la dame me tourne maintenant presque le dos, comme pour mieux dissimuler ce que je pourrais lire par dessus le comptoir. Tout juste consent-elle à me lire les grandes lignes de ce qu’elle a, elle seule, sous les yeux et que, d’ailleurs, je connais déjà. Mais elle omet tout ce qui me permettrait d’élargir mes recherches : les mentions marginales, les noms des témoins, une éventuelle adresse de naissance.

C’est l’échec et il ne sert à rien d’insister. Au bureau du maire, l’on m’explique d’un ton gentil mais avec une obstination de bœuf qu’il me faut remplir une requête mentionnant ce que je recherche. On verra ensuite ce qui peut être fait. J’ai rempli la requête, amer et nécessairement imprécis. En la rédigeant je ne pouvais m’empêcher de penser que dans la résistance des autorités à donner les renseignements demandés, il y avait un peu plus que la traditionnelle bureaucratie locale : une difficulté à reconnaître la réalité d’un tragique événement où la Roumanie a eu une lourde part.

31 août, Targu Mures : arcanes administratifs

Des Roumains à Paris m’avaient prévenu : obtenir dans leur pays un document est parfois chose compliquée. Il y a des droits mais pas de règles : on peux réussir et on peut échouer. Il ne faut surtout pas se décourager, mais revenir à la charge, le lendemain ou le surlendemain, offrir un « cadeau ». Et savoir que le résultat n’est jamais garanti. J’étais aussitôt passé à la banque pour me munir d’un bon paquet de billets de 10 et de 20 euros. Les éventuels « cadeaux »… Lire la suite…

30 août, Baïa Mare : le dictionnaire salvateur

Acte de naissance de Moïse Isaac (Marcel) Sternberger conservé aux Archives nationales de Baïa Mare. (photo Nathaniel Baruch)

Coriolan Suciu est un bienfaiteur de l’humanité. Sans lui et son Dictionnaire historique des localités de Transylvanie (Dicționar istoric al localităților din Transilvania, București, Editura Academiei Republicii Socialiste România, 1967-1968) je n’aurais sans doute jamais retrouvé Ierce, le village où est née Etus Sternberger, la mère de mes deux frères. Je sais désormais que Ierce, que j’avais cru, à tort, être devenu Iersnic, près de Timisoara (voir l’article du 24 août, « Introuvable Etus »), est en réalité Ercea, petit village niché entre Targu Mures et Reghin, bien plus à l’est. Sans le dictionnaire de M. Suciu, qui répertorie avec érudition les noms successifs allemands, hongrois et roumains qu’ont pris, au fil des siècles, les villes et les villages de Transylvanie, je serais passé à côté.La chance m’est tombée dessus alors qu’à Baïa Mare, installé dans un bureau des Archives nationales, je feuilletai les registres des naissances de la région. La veille (voir l’article du 31 août : « Arcanes administratifs »), un dragon aux cheveux rouges m’avait littéralement jeté des services de l’état civil de Sighetu Marmatiei où j’avais la prétention d’obtenir l’acte de naissance de Marcel Sternberger, un cousin d’Etus. Nés l’un et l’autre en 1899, les deux cousins, je le savais de plusieurs sources, avaient été très liés avant guerre, lors de leur exil commun en Belgique. L’un, pensai-je, pouvaient, me mener à l’autre. Après tout, leurs pères respectifs n’étaient-ils pas frères ?Lorsque je suis arrivé aux archives, Marius Uglea, l’un des historiens du service, m’a aussitôt apporté le gros registre des naissances de l’année 1899. Aussi simple que cela. Quelques minutes plus tard, j’avais sous les yeux l’acte de naissance de Marcel Sternberger, né, comme déjà lu sur d’autres documents, le 19 octobre 1899. Je n’étais, en revanche, guère plus avancé en ce qui concerne Etus. Rien sur l’acte de naissance du cousin n’évoquait ou ne mentionnait Ierce, lieu de naissance de la cousine. Perplexe, je me suis retourné vers mon historien. Il a brièvement réfléchi, a décroché son téléphone et, quelques minutes plus tard, l’une de ses collègues déboulait avec le dictionnaire de M. Suciu.

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28 août, Budesti (Maramures) : mariage au village

La fin de l’été est en Roumanie le temps des mariages. Depuis notre arrivée, presque chaque hôtel où nous sommes descendus en abritait un. Et quand ce n’était pas un mariage, célébré jusque tard dans la nuit, c’était un anniversaire ou un baptême. Impossible d’échapper à la fête. Après quelques mauvaises nuits, nous avons pris l’habitude de  poser la question préalable avant de confirmer une réservation : votre hôtel abrite-t-il une noce ou un anniversaire  ? Lire la suite…

27 août, Dobrocina : « des gens revenus de l’autre monde… »

Je ne saurai sans doute jamais pourquoi mon grand-père, Josef Baruch, a décidé de s’installer à Dobrocina, un village proche de Dej et peuplé d’une centaine de familles. Venu de Sighisoara où étaient enracinés tous ses proches, il atterrit à Dobrocina au début du XXème siècle. 180 kms séparent les deux lieux. Dans la Roumanie de l’époque (ou, plutôt , dans la Hongrie d’alors) cela faisait déjà une belle trotte. Presque l’équivalent de l’exil. Il se l’est pourtant imposé. J’aime à penser qu’il y avait là une affaire de femme, rencontrée Dieu sait comment ou, plus vraisemblablement, croisée grâce à l’entremise d’un marieur au réseau interrégional. Lire la suite…

26 août, Dej : décor d’un monde disparu

Il y avait avant-guerre à Dej quatorze synagogues, fréquentées par quelques 5.000 Juifs représentant plus du quart de la population de la ville. Seule la grande synagogue, imposante, est toujours debout. Elle est désaffectée et nombre de ses vitraux sont cassés. Située directement dans le hall d’entrée, une petite salle de prières sert encore occasionnellement. A l’intérieur, des photos et des documents qui racontent les déportations de l’été 1944 ont été punaisées sur des panneaux de bois. Lire la suite…